Le blog d'Elixie
Elixie Elixie

The Weird and The Wonderful

18 mars 2013

Au matin du 22 janvier, je n’ai toujours pas de dictaphone.
La chanson Sweetness Making Me Ill de The Hot Melts résonne dans mon bureau et il fait gris. Mon téléphone sonne, un numéro privé s’affiche en bleu sur l’écran de mon portable. Plus personne ne fait de blague téléphonique et Bouygues Télécom est pugnace, alors j’ai un moment d’hésitation. Quand je décroche, la voix de Pierre Bellemare s’échappe du combiné. C’est comme revivre 1993.

Tout s’est passé très vite. Cela faisait un an et des brouettes que je voulais écrire sur Pierre Bellemare en tant que pape de la littérature de gare pour enfants. Quelque part, je lui devais mon amour des expressions très françaises, des chemises ringardes et des faits divers. Un de mes livres préférés quand j’étais gosse, c’était L’Enfant Criminel (« le pire de tous », me dira-t-il plus tard). Je me souviens rester une demi-heure plantée au milieu de la salle de bains, ma brosse à dents dans la bouche, parce qu’il racontait une histoire à la radio. Peu de types savent véritablement conter le fait divers. Marguerite Duras elle-même s’y est cassée la gueule. Et puis bien sûr, le télé-achat. Le télé-achat c’était vraiment bien. Tous ceux qui en rigolent grassement aujourd’hui ne l’ont jamais regardé.

Donc quand vous voulez interviewer quelqu’un comme ça, vous passez par sa maison d’édition. Chez Albin Michel, ils me donnent le numéro de son attachée de presse, que je contacte fissa. Elle me dit que c’est compliqué, qu’il n’a pas envie de communiquer autour de son dernier livre. Je lui explique que je n’ai pas envie de faire la promo de son dernier livre. Comme tous les gens pressés, elle expédie la conversation en me disant de lui envoyer un mail pour lui expliquer mon angle. Je lui envoie un mail. Le lendemain elle me répond qu’elle a bien transféré mon mail à Pierre Bellemare. Je pense « Ouais tu parles, à 83 piges, comme s’il lisait ses mails le pauvre vieux !« .

Une heure plus tard, il me téléphone donc pour me dire que ça lui dit bien de faire cet entretien avec moi. Il me propose de venir le rencontrer dans sa maison en Dordogne et pousse l’hospitalité jusqu’à m’inviter à dormir chez lui (« Nous avons une chambre d’amis, c’est mieux pour vous si vous restez là plutôt que de reprendre la route le soir« ). Je dis « Oh, puisque vous insistez » (règle n°134 : ne jamais paraître impressionnée).

J’appelle tout le monde, je danse sur Bon Jovi, je fais un doigt d’honneur aux pigeons sur le toit d’en face.

Puis je réalise qu’il me reste très exactement 3 jours 1/2 pour préparer ce reportage.

Le plus frustrant et le plus compliqué, quand on écrit sur quelqu’un qui a de la bouteille et 415 bonnes anecdotes en poche, c’est de choisir ce qui va entrer dans le papier ou pas.

Aurais-je du parler de Maryse, sa coéquipière dans Le Magazine de l’objet, qui lui rend toujours visite ? De sa collection d’objets d’art populaire qui a demandé pas moins de six jours d’expertise pour en faire l’inventaire ? Les plioirs à dentelle sculptés à la main par les maris des dentellières, la petite boîte noire dont le poussoir enclenche des chants de merles, les chenets de mariage ? De son ancienne émission radio qui s’intitulait « Signé FURAX » ? De sa passion pour les jouets, surtout les trains à vapeur ? De son problème avec les noms propres ? De son faible pour Paypal ? Ou de la façon qu’il a de se bidonner quand il lâche le titre de son prochain livre (« C’était impossible… et pourtant !« ) ? De cette fois où il est tombé nez à nez avec le directeur d’Europe 1 après qu’il l’eut remercié et que celui-ci lui a fait remarquer « Vous savez qu’on a perdu 4 points depuis votre départ ?! » ?

Il règne un silence absolu dans ce lieu-dit du Périgord. Aucun réseau téléphonique ne passe. Et les paons de la propriété passent leur temps à vous mater derrière la fenêtre d’un air suspicieux.

J’aurais peut-être du raconter sa position rapport au paranormal (« Je suis cartésien mais pas trop : il faut admettre que certaines choses demeurent inexplicables »), à la religion (« J’aime Jésus parce que c’est un homme« ) et au bouquin de Lorànt Deutsch. Préciser qu’il aimerait mettre en ligne un abonnement à 1 euro par mois pour ses quelques 4200 histoires extraordinaires. Dire qu’il ne comptait pas être chroniqueur dans l’émission de Cyril Hanouna, malgré les diverses annonces du présentateur de Touche pas à mon poste (« Il aurait du m’en parler directement. Mais il a du croire que ça convaincrait les producteurs »). Parler de son immense bibliothèque. Et puis écrire plus sur le télé-achat (« Les deux objets qui ont le plus marché, ce sont le manteau de vison – il n’y avait pas encore de fous avec leur peinture – et l’oreiller. C’était un très bon oreiller.« ), parler du casting des objets, de l’article dans Le Monde qui a changé la donne.

Il y avait tellement de détails à ajouter.

Mais ce dont j’aurais vraiment voulu parler, c’est de Roselyne.

Pierre Bellemare n’est pas du genre à se laisser conter fleurette. Les soirées mondaines et les pépés en fanfreluches qui vont avec, c’est pas son style. Alors une fois ses émissions enregistrées à Paris, il s’empresse de retrouver sa femme en Dordogne. Qui ne ferait pas de même ? Roselyne, elle est dingue – dans le meilleur sens possible. Ensemble ils se poilent bien, s’appellent « ma chérie, mon amour », s’envoient balader et se protègent mutuellement. Quand des inconnus se pointent devant la baraque en criant « C’est ici qu’il habite, Pierre Bellemare ? », elle sort en disant : « Qui ? Pierre Bernard ? Connais pas. » et elle se casse. De sa voix patinée par les cartouches de Philip Morris, elle raconte : « Les gens je les entends ‘Mais qu’est-ce qu’elle fout celle-là avec Pierre Bellemare, elle se maquille même pas‘. Ah ! J’me marre ! ». Elle a une élégance folle, la clope au bec. Elle ne s’endort pas avant 3 heures du matin. Elle cuisine tout un tas de plats italiens super bons. Après une bouteille de champagne et quelques verres de vin, nous sommes sorties dans la nuit armées d’une lampe de poche et elle m’a montré leurs paons qui s’étaient nichés sur la cime des arbres pour dormir loin des renards. Je ne sais pas si vous avez déjà vu un paon sous cet angle, mais c’est à voir une fois dans sa vie. Ça ressemble à un gros poulet au plumage multicolore. Quand on est rentré à l’intérieur, elle m’a glissé avec un sourire : « C’est un homme formidable« .

A dérusher, tout ça, je vous raconte pas le bordel.
Mais je veux bien faire ça toute ma vie.

–> L’article « Pierre Bellemare, le pape de la littérature pour enfants » sur Slate.fr.