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Sur les traces de Paul Winer, libraire nudiste d’Arizona (Brain Magazine)

Paul Winer est un ex-musicien de boogie-woogie et un nudiste à plein temps. Il tient aussi une librairie à Quartzsite, en plein milieu du désert de l’Arizona, la bien nommée « Oasis des Lecteurs ». A 70 ans, Paul vit heureux avec sa femme, ses livres, son piano et sa chaussette en crochet ornée d’un petit coquillage sur l’appareil génital.

 

La lumière brumeuse californienne s’estompe pour de bon à l’intersection de l’I-10 et de l’Highway 95, là où le désert de l’Arizona commence à prendre toute son ampleur.
Quartzsite, AZ est une aire de repos de 3600 âmes plantée au beau milieu de cette terre aride. Parce que les vieux os ne connaissent de répit que lorsque la température oscille entre 22 et 26°c – au-delà, ils prennent le risque de claquer, en-deçà, plusieurs plaids sont nécessaires pour éviter les grelottements – la population de l’autoproclamée « capitale mondiale du caillou », atteint près d’un million d’habitants entre novembre et avril. De nombreux retraités du pays, appelés « snowbirds », migrent en masse dans cette bourgade, plus abordable que la très bourgeoise Palm Springs, où ils peuvent garer leur caravane pour 10 billets verts par jour. Quelque part à l’extrémité nord de Quartzsite se trouve la librairie de Paul Winer : Reader’s Oasis Books. Avec ses 200 mètres carrés de bois, de tôle et de papier, il pourrait s’agir d’une librairie comme tant d’autres si elle n’était pas tenue par un nudiste ex-chanteur de boogie woogie.

 


A 70 berges bien tassées, Paul Winer déambule dans sa boutique dans le plus simple appareil, avec pour seule coquetterie une chaussette en crochet ornée d’un petit coquillage et enroulée autour de l’appareil génital. Dans les années 70 il a connu le succès en parcourant les routes américaines sous le nom de Sweet Pie, sorte d’alter-ego saltimbanque qui jouait ses morceaux de cabaret nu sur scène, et en a tiré un disque de blues « Pleasure Pudding ».

« Mais être nu, c’était ma vraie nature. Alors je suis resté comme ça. »

Il allume une longue pipe et se gratte la fesse tannée par le soleil.

« Un jour ma mère m’a donné deux cartons rempli de vieux bouquins qu’elle avait lus pour les vendre sur le coin d’une table. Nous étions venus à Quartzsite pour liquider des cartes de vœux sur lesquels j’avais dessiné des cartoons »

La légende veut que dans les années 60, une mère de famille se soit arrêtée à Quartzsite, AZ pour y vendre quelques jouets de ses enfants au bord de la route. Son break venait de tomber en panne et elle avait besoin d’amasser les dollars nécessaires à sa réparation. Petit à petit, les routiers et vacanciers se sont mis à l’imiter, allant jusqu’à créer un véritable marché de pierres et objets en tout genre qui existe toujours aujourd’hui : le Main Event.

« Et voilà comment j’ai commencé. Nous les vendions entre 50 cents et 1 dollar le livre. Puis à force d’échanger des livres avec les gens, d’en racheter, de faire les poubelles et tout ça, au bout de 20 ans, nous sommes arrivés à 180 000 titres. C’est un business qui s’est monté à partir de rien, nous avions 35 dollars en poche au début. Et nous sommes toujours aussi fauchés. »

But it’s a lifestyle. Paul Winer compte bien tenir la barque tant que la ficelle translucide de son string tiendra. Originaire de la banlieue de Boston, dans le Massachusetts, il ne souhaiterait changer son mode de vie pour rien au monde : sa librairie est ouverte de 10 à 18h, 7 jours sur 7, tout au long de l’année.

 


« Il n’y a que deux choses là-bas qui me manquent : les saisons différentes et les crevettes frites. Qu’est-ce que je pouvais aimer ça, les crevettes frites ! J’en mangeais tout le temps. »

Mais Quartzsite est une ville républicaine « par habitude ». Et eu égard au puritanisme ambiant, le libraire nudiste a eu du mal à laisser son jean au placard à son arrivée au fin fond de l’Arizona.

« Je les entendais parler dans mon dos. ‘Quel genre de mec se trimballe le cul à l’air comme ça ?’, ils disaient. Ils étaient choqués, pensaient que j’étais un pédé, un pervers, ou évidemment un violeur d’enfants. Ils avaient toutes sortes de noms.
Je ne faisais qu’être ce que j’avais été sur scène pendant 25 ans, et à l’époque tout le monde trouvait ça marrant et en redemandait ! Du coup, ils ont essayé de faire passer un arrêté à propos du code vestimentaire. 
»

Il se gratte à nouveau la fesse droite.

« L’American Civility Union a alors appelé la ville pour leur dire qu’un tel arrêté était anticonstitutionnel. On ne peut pas créer une loi pour ne l’appliquer qu’à une seule personne, ce n’est pas possible. L’American Civility Union était prête à me représenter devant la cour fédérale. La ville a réfléchi, a annulé cette décision… et maintenant elle me soutient, en tant qu’attraction touristique. Je dois être sur 10 000 sites dans Google, quand vous tapez mon nom ! »

Sa femme Joanne vient nous saluer. Autrefois elle cuisinait et vendait des pâtisseries pour la communauté, jusqu’à ce qu’elle décroche un boulot dans le journal local qui paye 5 cents au mot (« si tu peux lui envoyer ton papier quand il sera publié, son adresse c’est www.joannewiner@xxxxx.com »).

« Mais bon, c’était pareil dans les seventies, ça n’a pas vraiment changé. Les gens sont aussi excessifs et étroits d’esprit qu’autrefois. Ils confondent nudité et exhibitionnisme. Et c’est parce que l’extrême-droite religieuse a toujours tout pourri en Amérique. J’ai vécu ici toute ma vie, donc je sais de quoi je parle. J’ai eu 68 procès à mon encontre lorsque j’étais musicien et je les ai tous gagnés. Le Vermont a voulu me bannir par mandat, pour obscénité et indécence, et je les ai trainés en justice. J’ai gagné le procès de la liberté d’expression   qui avait mis Lenny Bruce dans le trou. Je me suis battu devant ces cours fédérales pour avoir le droit de jouer comme je voulais jouer

 

Todd ! Il s’interrompt quelques instants pour aider un ami client qui cherche un livre sur Jésus.

« Durant l’hiver, avec tous les snowbirds qui débarquent, Quartzsite devient une toute autre ville. Il y a entre 400 et 500 personnes qui entrent ici chaque jour. Je peux gagner 100 dollars en une journée, si j’ai de la chance. Le reste du temps, les sept autres mois de l’année, c’est comme aujourd’hui : tranquille… entre 6 et 20 clients par jour, dont la moitié ne vient que pour prendre une photo avec moi. Mais je n’ai jamais fait payer personne pour ça. Comment veux-tu faire payer quelqu’un qui va te faire de la publicité ensuite ? Nous sommes sur le chemin du Grand Canyon, les touristes s’arrêtent parce que l’essence est moins chère ici. Regarde, j’ai récupéré des livres en allemand, en italien, et même en français ! (Il me sort une édition de poche des Frustrés, de Claire Bretécher) Mais il y a des types qui prennent l’avion rien que pour acheter des livres à Reader’s Oasis Books. Des collectionneurs, d’autres libraires spécialisés dans l’occasion… Et même en faisant ça, ils restent dans leurs frais parce que mes prix ne sont pas trop élevés. »

 


Après deux décennies à faire ce job, Paul connaît à peu près les prix. Son livre le plus cher est sous verre, il coûte 12.500 $ : il s’agit de la première édition de « Underground Life » par L. Simonin, un ouvrage pour les mineurs datant de 1869.

Mais peu importe la valeur d’un bouquin dès lors qu’il est trop abimé ou endommagé car la moisissure, en plus d’être toxique, ferait que « ça sentirait comme du poisson pourri dans un bar à striptease, si tu vois ce que je veux dire ». Tous les autres magazines, disques et gros livres sont emballés dans du plastique pour les protéger du sable et du vent. C’est le boulot de Rick, son collègue depuis 14 (d’après Paul) ou 16 ans (d’après Rick lui-même), embauché pour l’aider à faire tourner la boutique pendant l’hiver.

Pour chaque dollar gagné, Paul sort 80 cents pour payer ses taxes, les frais fixes et Rick. D’un point de vue financier Reader’s Oasis Books prospèrerait sûrement un peu plus sur Internet. Mais bien que fasciné par l’outil, Paul Winer n’a jamais envisagé d’ouvrir un site pour sa librairie.

«  Ici, en plein milieu du désert, c’est difficile de renouveler son stock de bons livres. Durant les cinq semaines de business intense, tout ce qu’on choisit de mettre en avant dans les rayons part. C’est pour ça que ce magasin n’a pas de site internet et qu’il n’en aura jamais. Tu dois venir ici pour trouver le livre qui t’intéresse. Si je mettais tous mes bouquins rares sur Internet, ils trouveraient probablement acquéreur en deux mois. Tout est vendable à travers le monde aujourd’hui… Et je n’aurais alors plus aucun moyen de les remplacer. Ca ferait de moi un libraire bof-bof, non ? Mais en tant que musicien, je mettrai ma musique en ligne. »

 


Voilà deux ans, alors qu’il avait raccroché le micro à l’ouverture de sa boutique depuis perpète, il reçoit le coup de fil d’un producteur venant de Salisbury Beach, Massachusetts, situé juste au sud du New Hampshire.

« C’est une plage de ploucs chahuteurs de la classe moyenne. Le genre où les mecs se retrouvent en mode « défonçons-nous la tronche et battons-nous ! ». Il y a 17 bars là-bas. J’ai joué dans l’un d’entre eux pendant quatre années d’affilée, quatre-vingt nuits tous les étés au début des années 70 – en tant que Sweet Pie. Je n’y avais plus remis les pieds, parce que les tournées m’ont ensuite embarqué à droite à gauche et les voilà qui m’appellent quarante ans plus tard parce qu’ils ont reconnu sur Internet le monsieur-tout-nu-qui-vend-des-livres. Ils voulaient que je vienne pour refaire un spectacle. Je les ai prévenus que je n’avais pas rejoué depuis des années, mais j’ai tout de même répété pas loin de deux-cent heures pendant un mois et ils m’ont payé un billet. J’ai joué tout nu face au piano et à ma grande surprise, le public se rappelait des morceaux ! Plus de cent personnes présentes, trois générations, et ils chantaient le refrain en chœur avec moi. Je n’arrivais pas à y croire, quarante ans après ! D’accord, certains venaient tous les soirs à l’époque, mais le spectacle changeait constamment, il y avait une grosse part d’improvisation… Il s’est avéré que j’étais devenu une légende vivante sur cette plage : personne ne savait si j’étais mort ou vivant. Ils imaginaient plutôt que j’étais mort, parce que tous les comiques et artistes qui jouaient dans les bars à mon époque l’étaient. Mais ce qu’ils avaient oublié, c’est que j’avais trente ans de moins qu’eux. »

Sa moustache frétille de plaisir à l’évocation de ces retrouvailles.

« Soudain, je découvrais que ces vingt-cinq années de carrière rythmées par les procès sur les vêtements et toutes ces conneries avaient du sens. Un spectacle de Sweet Pie pouvait marquer les esprits pour toute une vie… C’est un accomplissement en soi. »

 


Depuis ce coup de fil, il espère sortir un jour un second disque. Il s’est mis à composer de nouvelles chansons mais une trêve de plus de vingt-ans a toujours tendance à ralentir le processus. Son piano trône entre les piles de livres, se fondant à la perfection dans l’univers. Paul Winer tire une autre bouffée sur sa pipe.

« Tu veux que je te joue un morceau ? Tiens. (Il me tend son disque). Il n’y a pas la chanson ‘Fuck Them If They Can’t Take A Joke’ dessus, parce que je préfère que les gens l’enregistrent en live et le diffusent eux-mêmes. Mais c’est le titre qui m’a donné peut-être le plus de légitimité, un morceau de boogie-woogie cathartique de 10 à 15 minutes sur lequel tout le monde finissait par crier d’excitation en concert. J’ai commencé à remarquer, au bout d’une quinzaine d’années, que les gens l’utilisaient en tant qu’expression dans les endroits où je revenais. Je jouais où on voulait bien de moi : les stations de ski, les universités, les bars de plage… Un jour, dans un coin où je n’étais jamais allé, je découvre que des gens connaissent cette expression. Il se trouve que quelque part, Bette Midler l’avait entendue – « Fuck Them If They Can’t Take A Joke » – et l’avait utilisée comme chute dans un de ses sketchs. Elle venait de tourner dans ce pays pendant deux ans, et entamait une tournée internationale pour la troisième année. C’est donc elle qui a popularisé l’expression. Mais d’après Rolling Stone Magazine, je suis bel et bien la source. Jann Wenner a écrit un article de sept-huit pages sur Bette Midler en 1973-1974, et je suis cité dedans comme l’auteur de cette expression. Peu de temps après, il m’a donné cinq paragraphes pour expliquer l’histoire de ma chanson dans sa chronique ‘Rolling Stone Notes’ ».

Est-ce que Paul Winer vit le rêve américain au milieu des cactus longilignes, des bikers et des pépés torse nu ?

« Je vis un rêve mais il n’est pas Américain. Je danse sur mon propre rythme ».

En juin prochain, un jeune producteur, Pierce Cravens, viendra filmer Paul pendant une semaine pour le pilote d’une série de télé-réalité.

« Je jouerai un morceau ou deux à chaque épisode. J’ai déjà plein d’idées de ce qu’on pourrait voir à l’écran. Comme la surprise sur le visage des gens qui entrent dans la librairie. C’est un plan en or, let’s do this ! »