Pourquoi la télé va imploser (Ladiesroom)
Le 27 avril 2001, Loana embrasse à pleine bouche Jean-Edouard. La quotidienne de Loft Story embrase alors les foules, pourtant Benjamin Castaldi fait preuve de tenue en ne parlant que du baiser dans la piscine. Les images pixellisées du coït se répandront sur internet en autant de temps qu’il aura fallu aux deux blondinets pour s’accoupler dans le dortoir.
A l’époque il s’agissait du graveleux suprême, du voyeurisme dans toute sa splendeur, même Jean-Pierre Coffe avait un avis sur la question, sur cette étape que nous venions de franchir, car il y a bien eu un avant et un après Loana, mais seulement dans la piscine. Le scandale consistait à vomir sur cet espionnage télévisuel et organisé des relations humaines.
En 2008, la télé-réalité s’est mutée en un monstre avide de musique bon marché, mais surtout de sexe. Les chaînes de la TNT aidant, les émissions au format court (25 minutes) et au contenu vide (« je peux te lécher de la chantilly dans le nombril ? ») se sont multipliées, enchaînant les saisons dont les épisodes repassent en boucle tout au long de la nuit, les insomniaques découvrant alors plus lubrique que Chasse et Pêche. Dismissed, le célèbre programme MTV-esque né également l’année du 11 septembre a ouvert une brèche aux adolescents libidineux et sans complexe, engendrant une armée de concepts identiques, tous basé sur la compétition dans la séduction.
Dismissed, NEXT US et désormais NEXT France, ainsi que le fabuleux Total In Love ont la particularité de passer sur des chaînes à tendance musicale (W9, Virgin17, NRJ 12) pour combler la grille entre deux clips de R’N’B déjà diffusés trois fois dans la journée à 11h20. Le principe est simple : un garçon ou une fille pour qui il faut se battre, et entre 2 et 5 autres participant(e)s du sexe opposé – ou non selon l’orientation sexuelle du supposé canon. Humiliations et roulages de patins agrémentés d’excédent de bave sont les bases de la réussite de ses émissions pour la plupart interdites au moins de 10 ans tant l’abus de silicone et de ficelles dans la raie des fesses pourraient choquer les plus jeunes spectateurs.
A côté, l’île de la tentation fait figure de couvent mexicain : même au bord du coma éthylique, les candidats semblent se contenter de frottis-frottas, ils s’imposent des « limites » et les caméramen doivent se tordre entre deux tiges de bambou pour filmer une main sur l’épaule. La concurrence affective est légion dans ces programmes destinés aux 15-25 ans, l’âge bête et l’âge des expériences saugrenues, où peu importe l’image qu’on donne de soi, pourvu qu’on en donne une, la télévision servant d’outil de reconnaissance : « j’existe puisqu’on a vu mon visage à l’écran ». Vous savez ce que penserait Andy Warhol de tout ça.
Mais même ceux qui ont déjà eu leur quart d’heure de célébrité ne sont pas prêts à transmettre le flambeau aux plus jeunes, et on remarque sur les chaînes américaines les prémices de notre télé-réalité de demain : Tila Tequila, bisexuelle, tente vainement de trouver l’âme sœur avec son show qui dure depuis 3 ans et où elle doit se décider entre 15 filles et 15 garçons. Flavor of Love avec Flavor Flav du groupe Public Enemy et Rock of Love avec Bret Michaels du groupe Poison, voient les filles s’arracher leur perruque pour récupérer des miettes d’attention. La star has been n’est pas en reste en France, comme on a pu le voir avec La Ferme Célébrités, il ne lui reste plus qu’à mettre son orgueil de côté pour mieux se laisser aller à la dépravation et au massage d’huiles essentielles sous la culotte.
Car en réalité c’est de ça dont il s’agit : oublier son amour-propre et être celui qui en fera toujours plus, toujours trop, qui exposera le mieux son intimité et remportera la victoire, à savoir un deuxième rendez-vous avec le dindon de la farce. Dans la même logique que baiser beaucoup est signe de réussite sociale, gagner à Total In Love revient à remporter le concours de l’Eurovision, peu importe si vous avez du manger du nutella sur des orteils ou danser dans une boîte vide sur de la tecktonik. Le but est d’avoir assez de fierté pour vouloir être choisi(e) au final, mais pas assez pour passer une journée devant des caméras à exécuter des épreuves ridicules.
Et sous couvert de sentiments, à l’instar du magazine Technikart qui publiait récemment une couverture avec pour titre « le retour de l’amour » mais qui au final ne parlait que de partouzes, la nouvelle télé-réalité fait l’amalgame facile entre le cul et l’amour, le désir sexuel et une réelle affection. On veut créer des couples avec des gens profondément individualistes avec pour malveillance évidente celle de se faire du fric sur leur dos car la pseudo-popularité a un prix : celui d’autoriser à la boite de prod d’exploiter gratuitement son image.
Tel un bizuté de la télé, le participant – qui a du passer des castings, qui a voulu en arriver là, et qui a décidé avec tout son libre arbitre d’être dans cette position – n’hésite pas à accepter les excentricités de la production pour mieux s’admirer par la suite avec sa bande de potes devant sa télé, telle une réussite de l’ego, une facétie sociale, une tentative d’approche du média, sans prendre conscience de toute la tragédie que cela suscite.
Viendra alors le moment où on assistera au terrorisme télévisuel, celui où le brave petit pantin en apparence pète soudain un plomb pour pirater ce jeu dont il est l’un des principaux personnages. Comme j’ai hâte.
