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Islande : Thora Arnórsdóttir, le fantasme européen (Slate)

Il n’y a que les médias européens, et particulièrement français, à avoir cru que la journaliste pourrait être élue présidente d’Islande. Et que cela aurait été une bonne nouvelle.

Au siège de campagne de Thora Arnórsdóttir à Reykjavik, le 18 juin 2012. Ingolfur Juliusson / Reuters- Au siège de campagne de Thora Arnórsdóttir à Reykjavik, le 18 juin 2012. Ingolfur Juliusson / Reuters -

Ma première discussion sur la politique islandaise eut lieu avec l’organisateur du rallye de minuit vers les 1h30 du matin bien tapées, sur la piste de Kaldidalur qui longe le glacier Langjökull en direction du sud. Il venait de m’arrêter sur la route cahoteuse, bloquant l’accès aux autres voitures. Le vieux bougre, qui ressemblait au Zodiac version Fincher, était clairement surpris de voir un 4×4 débouler ici. «Mais j’ai même l’autorisation d’arrêter les voitures de police», expliqua-t-il. Nous étions vendredi, la veille de l’élection présidentielle islandaise.Sans alcool pour vous réchauffer le sang, le soleil vespéral ne suffit pas à éviter l’hypothermie dans le coin. Mais une bonne discussion avec un type de Reykjavik peut remédier au problème. L’Islandais –probablement nourri à la truite fumée dès le petit déjeuner– s’en battait pas mal les roustons de faire le pied de grue toute la nuit sur une route paumée au milieu des champs de lave.

Il n’allait de toute façon pas voter le lendemain, pour la simple et bonne raison que tout était joué d’avance:

«Ólafur Ragnar Grímsson va gagner. Les sondages le donnent bien trop gagnant pour que quelqu’un d’autre ne prenne sa place. Il est le président depuis seize ans, et on va se le cogner pendant quatre années supplémentaires.»

Il soupirait beaucoup.

Ólafur Ragnar Grímsson remporta effectivement le scrutin le lendemain soir à minuit, laissant la candidate de l’opposition, Thora (Þóra) Arnórsdóttir, sur le carreau. Ce qui était évident pour l’Islandais moyen avait peiné à traverser les eaux nordiques. Cette affaire commençait à m’intriguer.

Thora Arnórsdóttir / Elise Costa

Car depuis mars dernier, la presse, française notamment, n’a cessé de s’affoler autour de la candidature de Thora. Journaliste de 37 ans sur la chaîne télévisée du service public islandais (la RÚV), cette mère de famille enceinte pendant la campagne électorale a accouché de son troisième enfant un mois avant le scrutin.

A l’heure où les droits des femmes rament sévère et où l’on publie des diaporamas sur les premières dames enceintes durant le mandat de leur mari, il n’est donc pas étonnant que Thora Arnórsdóttir ait fait l’objet de plusieurs articles joyeux de la part des médias généralistes et de la presse féminine: Libération en a eu la mâchoire qui se décroche, RFI lui attribuait déjà le poste, et dans son numéro sorti vendredi dernier, Grazia raconte que «Thora Arnórsdóttir est en passe d’être élue à la tête du pays». A croire qu’il n’y avait pas que les paysages islandais qui semblaient provenir d’une autre planète.

Pour un peu, on s’imaginerait que Thora était la seule rivale de l’actuel chef d’Etat de l’Islande dans cette seizième course présidentielle. En réalité, six candidats se présentaient pour ce job principalement honorifique: Ólafur Ragnar Grímsson, président depuis 1996 et Thora Arnórsdóttir donc, mais aussi Andrea Ólafsdóttir, Ari Trausti Guðmundsson, Hannes Bjarnason, et Herdís Þorgeirsdóttir. Soit trois hommes et trois femmes. Comment alors expliquer l’agitation autour de Thora [1]?

Sous ses airs bonhomme, Ólafur a des allures de monarque: après quatre mandats successifs dont deux, en 2000 et 2008, obtenus grâce à une absence d’opposition, il a déclaré lors de son discours du Nouvel An son intention de ne pas se représenter. Face à un soutien populaire sans précédent (une pétition d’environ 30.000 signatures, soit près de 10% de la population), il est finalement revenu sur sa décision. Thora, en récoltant les 1.500 signatures nécessaires à sa candidature en un seul week-end, est apparue comme la seule rivale sérieuse de cet hibou indécis d’Ólafur.

Elise Costa

Déjà très populaire en Islande, la jeune blonde a remporté en 2010 le prix de la personnalité télévisée de l’année. Intelligente, cultivée et charismatique, elle prônait le changement dans un Etat insulaire qui a salement essuyé les plâtres de la crise financière en 2008.

Rappel des faits: à l’époque, les citoyens de l’île sont, d’après une étude de World of Happiness, les plus heureux du monde. Il faut dire que tout le monde s’en met plein les poches. Les trois plus grandes banques (Landsbanki, Kaupthing et Glitnir) accordent des prêts à foison à des taux d’intérêt imbattables, jusqu’à atteindre un total des crédits représentant 11 fois la valeur du PIB du pays. Les supérieurs hiérarchiques desdites banques et les politiques finissent par s’entendre comme deux larrons en foire: les premiers augmentent leur salaire, ce qui leur permet de verser des fonds aux seconds. Autrement dit, la finance assoit ses fesses celluliteuses sur la politique, ce qui se termine rarement bien.

S’enclenche alors une situation inédite. Les banques s’effondrent, la couronne –monnaie nationale– est dévaluée, l’immobilier chute, les Islandais voient leur épargne s’envoler et un plan d’austérité se met en place.

Mais ce n’est pas là que l’Islande va surprendre le FMI, qui en a pourtant vu d’autres. Alors qu’elle –et par «elle» j’entends «ses contribuables»— doit rembourser 4 milliards au Royaume-Uni et aux Pays-Bas (où de nombreux clients, publics et privés, avaient investi dans le système bancaire islandais) et que le parlement a enfin négocié un accord avec les deux pays, le plan capote.

Le président Ólafur met son veto et décide de faire appel à l’article 26 de la constitution islandaise pour soumettre cet accord à référendum. Les Islandais refusent, par deux fois [2], de régler l’addition.

Les malfrats de la politique, tel que l’ancien Premier ministre Geir Haarde, sont traduits en justice ou flanqués à la porte. Le chômage baisse, la relance économique est en marche (une croissance de 3% est prévue en 2012) et Ólafur gagne des gallons de prestige. En France, c’est la première fois depuis le nuage de cendres de Eyjafjallajökull que l’on parle autant de l’Islande.

Elise Costa

Thora est donc arrivée dans un contexte socio-économique teinté de méfiance. Les premières semaines, elle était ce vent nouveau en tête des sondages. Ólafur a beau avoir tapé du poing sur la table, il l’avait peut-être fait trop tard, et si le pays remontait la pente, c’était avant tout grâce à l’intervention du nouveau gouvernement social-démocrate, dirigé par la Première ministre Jóhanna Sigurðardóttir. Mais la paranoïa a ceci de merveilleux qu’elle est aussi un puissant paralysant.

Le lendemain de ma rencontre avec l’organisateur de rallye, un feu d’artifice illumine les toits colorés de Reykjavik. Ólafur venait de l’emporter avec 52,2% des suffrages contre 33,8% pour Thora. Je me tenais à la soirée préparée en son honneur dans le musée d’art de la ville. Ses collègues de la RÚV étaient là pour filmer son arrivée. Dehors, ses supporters picolaient sévère. Deux filles à la coiffure d’un autre siècle fumaient sur le parvis du musée. L’une d’elles, militante:

«Hum, okay, voilà comment ça s’est passéOn savait qu’elle ne gagnerait pas, parce qu’Ólafur est meilleur communicant qu’elle. Comment il ne le serait pas? Il est là depuis seize ans, bien sûr qu’il a plus d’expérience. Mais sa victoire, il la doit à la peur qu’il a remuée chez les gens. Depuis la crise de 2008, on ne sait pas ce qui peut arriver. Tout peut arriver. Ólafur a choisi de jouer sur là-dessus. Et puis, les jeunes qui ont voté pour lui aujourd’hui n’ont jamais connu que lui. Ils ne visualisent pas une autre personne à sa place.»

A vrai dire, l’image du président est plus importante que tout le reste en Islande. Comme le rappelle l’hebdomadaire The Reykjavik Grapevine qui a diffusé, pour son dernier numéro, 5 couvertures différentes, chacune représentant un candidat en posture présidentielle [3]: Ólafur Ragnar a en partie gagné l’élection présidentielle de 1996 grâce à la pub. La veille des élections, il avait acheté une pleine page publicitaire dans les journaux nationaux pour y mettre une photo le représentant dans les atours présidentiels –«cette publicité permettait de le visualiser en tant que président, et donc de le vendre comme candidat idéal», conclut le journal.

Une femme aux yeux clairs finissant sa Carlsberg m’attrapa le bras en comprenant que j’étais française pour me dire:

«Si nous faisions deux tours comme vous, en France, Thora l’aurait sûrement emporté. Ici nous avons un scrutin majoritaire à un tour. Vous comprenez ce que je dis? Vous avez de la chance de ne pas avoir le cumul illimité de mandats chez vous.»

Elle reposa sa bouteille en lâchant: «Putain, j’ai envie de pleurer».

Une prof de français admit que le fait que Thora soit également pour une adhésion à l’Union européenne n’a pas dû plaider en sa faveur.«Mais vous ne vous sentez pas plus Scandinaves qu’Européens, au fond?» me risquai-je à demander. «Au fond, on se sent surtout Inuits», répondit-elle.

«On voudrait faire partie de l’Union européenne pour avoir notre mot à dire. Pour le moment, on se contente d’adopter des lois et des directives pour satisfaire des commissions où l’on n’a même pas notre place.»

Un grand type à la barbe drue se tenait maintenant devant moi.

«Mais il y a autre chose. Sur Facebook, on lit des discours hallucinants de la part de certains Islandais, qui estiment qu’il y a trop de femmes aux postes importants. Notre Premier ministre est une femme mariée à une autre femme. Notre archevêque est une femme. Voir une femme président en prime, ç’en était trop pour eux. Il y a un retour du machisme.»

Plus tard, dans les rues de Reykjavik, près de Laugavegur, je rencontrais David, un étudiant de 22 ans. Un DJ passait des disques en plein air à côté d’un graffeur recouvrant un mur de peinture rose. Je lui demandais s’ils étaient là pour fêter les élections, ou quelque chose, mais ils étaient simplement là parce que nous étions samedi soir.

«On se fiche un peu de qui est élu à la présidentielle. Le président n’a pas vraiment de pouvoir en Islande.»

Il me confirma que le rôle du président était avant tout moral, et qu’il était plus un symbole d’unité nationale.

«Thora n’aurait jamais gagné, je ne sais pas pourquoi vous y avez cru une seconde. Elle est trop jeune, trop socialiste dans un pays libéral. Elle réfléchit à court terme. Tu ne peux pas promettre aux gens du poisson, tu dois leur apprendre à pêcher. Aussi, la bière Viking ne contient que 2,25% d’alcool, et personne n’en parle [4].»

Il n’était pas saoul et il faut croire que ça le mettait de mauvaise humeur.

Il enleva ses lunettes de soleil avant d’ajouter:

«Après 2008, on a essayé de rigoler comme on pouvait. On a élu uncomédien maire de Reykjavik. Ce mec, c’est une blague à lui tout seul. Il est arrivé là en proclamant «je veux être élu pour donner du boulot à mes copains, et leur filer une bonne paie», et ça a marché. Soit parce qu’on était content de voir enfin un politique honnête, soit parce que c’était notre façon de nous rebeller. Le temps est pourri dix mois sur douze, le boulot difficile à trouver. Honnêtement, on en a plus rien à foutre je crois [5]

Puisque l’Islande est devenue le théâtre d’une comédie noire, devait-on vraiment s’attendre à voir notre fantasme se réaliser? Mais surtout, aurait-on dû le voir se réaliser?

En un sens, l’élection de Thora n’aurait pas réellement constitué un progrès féministe. Si la fonction de président n’est qu’honorifique —à tel point que les vetos d’ Ólafur sont considérés par ses détracteurs comme des abus de pouvoir– Thora a peut-être mieux à faire qu’à être comparée à Grace Kelly. Elle-même avouait récemment dans une interview à The Reykjavik Grapevine:

«Je pense que je peux représenter ce pays. (…) Je ne vois pas cette position comme un poste politique. (…) Vous ne m’entendrez jamais dire un mot de travers sur notre président actuel ou les autres candidats. Cette élection ne sert pas à juger ses seize années de travail.»

Une autre planète, sans aucun doute.

Avant de partir, David se voulut rassurant:

«Si vous voulez un modèle féminin, prenez exemple sur Vigdís Finnbogadóttir, notre ancienne et excellente présidente. Elle a été la première femme au monde à être élue président, et elle a fait beaucoup pour l’Islande. Ici, on n’élit pas une femme juste parce qu’elle est une femme. On les respecte trop pour ça.»

Sûr que là où nous bataillons encore pour la parité, l’Islande est plus un fantasme européen que Thora elle-même.

Elise Costa


[1] Deux raisons au fait que je n’emploie que son seul prénom dans cet article : 1) il est de coutume, en Islande, de procéder ainsi (contrairement en France où l’utilisation du seul prénom d’une politique peut paraître infantilisant) 2) je suis fatiguée de constamment copier-coller son nom de famille. Retourner à l’article

[2] La loi «Icesave», en référence à la banque en ligne créée pour renflouer les caisses à la suite des prêts consentis, a été soumise à référendum une première fois en 2010. Face au «non» quasi-unanime de la population, elle a été retravaillée avant d’être à nouveau refusée en 2011. Retourner à l’article

[3] L’une des candidates, Herdís Þorgeirsdóttir, ayant refusé au dernier moment de faire partie du projet. Retourner à l’article

[4] A noter que la bière était interdite en Islande jusqu’en 1989, pour des raisons mystérieuses. Retourner à l’article

[5] Le jour-même, dans Google News Iceland, 2.248 articles étaient consacrés à Tom Cruise venu tourner un film sur place, et 49 à l’actualité présidentielle. Retourner à l’article