Le blog d'Elixie
Elixie Elixie

There’s always money in the banana stand

20 juin 2013

Paul Winer

 

Ce qui est arrivé à Quartzsite, AZ ressemble à une de ces publicités stupides de l’Eglise de Scientologie : « Ca commence par un petit joint et ça finit par semi-tâter une fesse brûlée par le soleil. Nous pouvons vous aider ».

Sauf que ça ne commence pas comme ça.

Un soir de juillet, je lis dans mon salon un article du Los Angeles Times, repris et traduit dans le Courrier International, sur une petite ville dans le désert où se retrouvent tous les retraités aux artères frileuses des Etats-Unis. Vers la fin du papier, il y fait mention de Paul Winer, un libraire nudiste qui joue du piano. Comme j’éprouve un amour inconditionnel pour les gentils freaks et autres zozos barrés, je me note l’adresse dans un carnet en me disant : « un jour, j’irai rencontrer ce type ».

Deux ans jour pour jour après la publication de cet article, je me trouvais devant lui.

Qui aurait cru que je mangerais l’une des meilleures pizzas de ma vie dans un bouge de l’Arizona ? Je décide de manger un bout avec Xavier, parce que si j’ai faim après, j’aurai du mal à me concentrer. L’endroit, sans fenêtre, – pour garder la fraîcheur de l’ombre – ressemble au Titty Twister sous Xanax. Le bar se remplit progressivement de bikers et de vieux pépés, mais les corbaks sont priés de rester à la porte, à côté des panneaux aux couleurs pastels « RV PARK » qui semblent avoir poussé toujours plus haut au fil du temps. Cela fait un mois que j’ai appelé Paul Winer au téléphone pour savoir si je pouvais l’interviewer et ma seule angoisse est qu’il ait oublié ma venue. Depuis que je suis arrivée ici, il ne se passe pas une nuit sans que je ne regarde où en est le procès de Jodi Arias avant de m’endormir, il est possible que cela me rende parano.

Quand j’arrive, il est en train de faire le tri dans ses cartons « LIVRES GRATUITS ». Dès le départ je remarque qu’il a ce tic, se gratter la fesse toutes les douze minutes, et ça me plait bien (probablement parce que je m’identifie). Un camping-car s’arrête, dernier stop avant que ses propriétaires ne reprennent la tangente vers leur ville d’origine car c’est déjà la basse saison : bientôt il fera près de 45°c dans le sud de l’état.

« Bonjour je suis Elise, vous savez je vous ai appelé il y a un mois…
- Ah oui, tu es la journaliste de New-York.
- Non je…
- Arfff, or whatever you come from . »

(C’était dit sans agacement ni aigreur aucune mais en réalité, Paul voulait juste me faire une blagounette. Une heure après il lâcha dans la conversation qu’il avait absolument dû s’absenter la semaine précédente et qu’il avait pensé à moi et espéré ne pas s’être trompé dans les dates.)

La veille, en rentrant d’un roadhouse paumé dans le désert de Pionnertown, j’avais croisé un coyote sur le bord de la route sous un ciel plus chargé d’étoiles que je ne verrai dans ma vie. Par les couilles de Satan ! Elles frôlaient l’horizon. C’était l’une des meilleures choses du coin avec :

  • L’absence d’immeubles. Les maisons, les bars et magasins du désert de l’Arizona ne dépassent pas les 5 mètres de hauteur, très peu disposent d’un étage. Ce qui donne une apaisante sensation d’ouverture sur l’espace.
  • Les informations diffusées à la radio qui parlent du gros poisson pêché par un quidam de la région, poids et mensurations à la clé. C’est dire à quel point la vie y semble paisible.
  • Les stylos de motel, qui sont non seulement GRATUITS mais aussi d’excellente qualité.
  • Chaque 6.00 p.m. – 7.00 p.m. en territoire navajo – parce que la lumière du jour y est parfaite (pas seulement parce que c’est l’heure de l’apéro donc).
  • Les colibris qui surgissent parfois devant le pare-brise aux feux rouges.
  • Et désormais, les pizzas de Quartzsite.

La blagounette de Paul est donc passée inaperçue dans le flot de bonnes humeurs.

A l’intérieur de Reader’s Oasis Books, on aperçoit la photo d’une petite fille de sept ans avec une nuque longue. Au départ, ce n’est pas très étonnant pour deux raisons : (1) Paul a accroché un tas de photos de ses amis, sa famille… et le plus choquant est de voir des clichés de lui habillé (2) toute la ville vit grâce au soleil et aux souvenirs encadrés. Puis on croise à nouveau le regard de cette gamine et il est évident qu’il s’agit de sa fille, décédée des suites d’une infection pulmonaire. A la journaliste du LA Times, il dira s’être installé ici le jour où Celia lui a demandé « qu’est-ce qu’un ‘voisinage’ ? » (il tournait sans cesse en tant que chanteur de blues – boogie woogie à l’époque) et être resté ici parce qu’on s’y souvenait d’elle. Ce qui montre quel genre de personne est Paul Winer. Un chic type.

« Vous, vous avez pu écouter du rock’n'roll comme vous vouliez, autant que vous vouliez. Le rock, ça a changé les gens et la façon dont ils voient les autres. Votre génération va profiter de ça. C’est tout ce qui compte pour moi, pour mon second disque, faire des chansons qui tirent les gens vers le haut. »

C’est l’une des phrases que je n’ai pas pu caser dans mon reportage pour Brain Magazine. Ca, et son livre préféré : Tortilla Flat, de John Steinbeck (1935).

A la fin de ma visite, j’achète un marque-page, un fascicule sur les villes fantômes et ce bouquin : « Dwarf rapes nun, flees in UFO » (Un nain viole une nonne, s’enfuit en OVNI). Rick, son collègue, plaisante sur le fait « qu’en mettant ce livre en rayon, on se disait qu’on ne trouverait jamais personne pour l’acheter« . Mais c’est un livre sur le journalisme, alors c’est un peu pour le boulot (note pour plus tard : poser la question de mes notes de frais à ma comptable). En lui tendant mon billet de 10 dollars, Paul réplique : « Oh non, donne ça à Rick. Moi tu sais, moins je touche l’argent, mieux je me porte« .

Depuis les rêves dans le désert ne cessent de me hanter. Je rêve que mes santiags prennent le sable et que j’essaye des bracelets indiens dans les stations-essences de l’Arizona et que j’envoie paître les fourmis-bûcherons d’une pichenette. C’est un endroit qui prend possession de vous.

Et je crains le moment où ça va s’arrêter.