Le blog d'Elixie
Elixie Elixie

behind the scenes

24 décembre 2012

De jeudi à samedi, j’ai vécu dans cette zone des Corbières sous haute surveillance. Attablée dans un rade de l’Aude, j’ai tiré quatre heures supplémentaires dans mes godasses couvertes de gadoue sèche pour écrire cet article. Mais je crois qu’un ou deux trucs méritent d’être précisés.

Tout d’abord, personne ne m’a envoyée là-bas. J’ai proposé le sujet à Slate parce que cela faisait un bout de temps que je n’étais pas partie en reportage – quatre mois je dirais – et que la route me manquait. Aussi, c’était une région inconnue de mes carnets de notes et je suis toujours partante quand il s’agit de découvrir un nouveau coin. Qui dit nouveau coin dit nouvelles spécialités gastronomiques. C’est déjà une bonne raison.

La carte présentée ci-dessus a été expédiée par la préfecture à tous les journalistes accrédités. La légende montre la « Zone Régulée » (triangle en pointillés violets), la « Zone d’interdiction d’accès au Pech » (trait épais rouge) ainsi que la « Zone d’interdiction de survol » (cercle bleu). Il y avait également une seconde carte, sur laquelle on pouvait lire « Zone d’interdiction de chasse » et « Zone d’interdiction d’alcool ». A première vue, l’affaire ne semblait pas gagnée.

Mais l’autre attrait de ce tohu-bohu – mis-à-part ma fascination malsaine pour le métajournalisme – était la possibilité de raconter une bonne histoire. J’avais gribouillé une liste de contacts sur place : un habitant de Bugarach, une journaliste de la ZDF, un mec venu faire un reportage avec un ami, un copain de copain prêt à venir affronter la horde de gendarmes. Je n’avais aucune idée de qui me fournirait quoi, ni de comment les choses étaient supposées se dérouler. Voilà pourquoi je n’ai jamais fait ma demande de carte de presse. Je suis incapable de servir le Grand Réseau de l’Information de ce pays- du moins pas comme ce pays le conçoit.

Ce qui, quand je mets à cogiter là-dessus, me rend un peu triste et un peu gaie en même temps.

Cela me rend un peu triste parce que je ne fais pas partie de la bande. A Bugarach par exemple, tout le monde finissait à un moment ou un autre par me dire : « désolé, je dois écrire ma brève / finir mon papier / passer à l’antenne dans 5 minutes ». De manière générale, ce que je fais est moins urgent et donc, si on y réfléchit bien, moins important. Bon faut dire le scoop, l’exclusivité et tout, c’est pas mon truc. J’ai pas cette adrénaline là. Le reportage de la fin du monde pour ça, c’était l’idéal.

Et ça me rend un peu gaie parce qu’alors, je peux faire mes observations peinard le renard tranquille le goupil. Je prend le temps. Je glane les détails insignifiants. Comme la phrase « Tous ces Peluts qui sont arrivés ici » qui, sortie de la bouche d’un local signifiait « tous ces dreadeux débarqués en masse ici » (Peluts = poilus en Occitan). Ou cette soirée « Mort à Crédit » le 21 au soir à Rennes-le-château, où les invités devaient payer en chèque au cas où la Terre explose. Ou encore ce commerçant qui déplorait le fait que « cela ne va pas arranger l’image de blaireaux qu’à le reste de la France de l’Aude » alors que, et bien, il n’y a pas lieu de se faire trop de souci Monsieur.

Je ne sais pas si le journalisme se vautre dans la fange ou non. Tout dépend ce que vous lisez, à vrai dire. Dans n’importe quel corps de métier, certains font mieux leur boulot que les autres – sauf que le mauvais artisan n’expose pas son travail sur la place publique. Si ça peut rassurer qui que ce soit, personne n’était dupe à Bugarach. Suffisait de voir les mines soulagées des mecs quand cette nouvelle a éclipsé leur actualité. Des mômes de 19 ans bouffaient des sandwichs dans la salle de presse en se faisant passer pour des journalistes, et plus personne n’en avait rien à faire. Même les hélicoptères qui tournoyaient sans relâche dans le ciel étaient devenus insignifiants (d’après le préfet, nous étions au-dessous d’un couloir aérien de l’Armée de l’air).

Bref, ça ne servait rien de tirer sur l’ambulance une énième fois. Un papier qui prend de haut les journalistes venus couvrir la fin du monde dans le Pays cathare, ça reste un papier qui traite de la fin du monde dans le Pays cathare. La seule différence, c’est l’histoire. Vous pouvez le voir comme une simple partouze médiatique, ou vous pouvez y voir un conte moderne sur l’importance du vide.

Le sujet traité n’y est pour rien. C’est la mauvaise version de l’histoire qui devrait plaider coupable.