Le blog d'Elixie
Elixie Elixie

Hey, hey, Stone! Jesus Christ, Stone!

26 mars 2011

Ce n’est pas quand il a découvert l’Amérique, mais quand il a été sur le point de la découvrir, qu’il a été heureuxDostoïevski

J’ai parcouru l’Allemagne du nord au sud et l’Autriche d’ouest en est pendant les dix premières années de ma vie. Mon amour des hamacs est né à cette période, quand nous allions jouer aux explorateurs perdus dans le grenier aux mille trésors de Opa. Opa n’aimait pas que nous allions jouer dans sa grotte secrète. Sa bile s’échauffait à chaque fois que nous empruntions ses jumelles pour admirer les montagnes enneigées, les doigts tout collants de caramels mous achetés à la boulangerie voisine. Plusieurs fois je me suis fait tirer les oreilles, trahie par mon canard en peluche oublié dans le hamac du grenier. Le soir nous mangions des saucisses avec du pain brioché, sous le regard envieux du gros chien noir de la maison. Un jour, le gros chien noir m’a mordu la joue. C’était une période assez dangereuse pour moi.

Mille ciels gris se sont déployés au-dessus de ma tête après ça. De mes étés passés à Chelmsford, UK, j’ai tiré une passion immodérée pour les comédies musicales et les chips au vinaigre. Ma voisine de chambre préférait se farder les paupières de bleu néon et fricoter avec les jeunes anglais. Plus ils avaient le teint blafard, mieux c’était. Son livre de chevet était Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée. Elle était mon exact opposé, très belle et un peu triste. Nous dansions nos hanches l’une contre l’autre pendant la messe du mercredi soir. Elle repartit en banlieue parisienne à la fin du premier été. Notre famille d’accueil l’a vécu comme un soulagement. Je me suis un peu améliorée en anglais, et j’ai fini tous mes Colette.

Du moment où j’ai posé un pied en Espagne, ce fut comme retourner à la maison. Je dois au Pays basque mes premières nuits blanches, teintées de cava et de mauvaise électro, mes douces hallucinations et mon indépendance. Je lisais beaucoup d’essais sur le rock’n’roll et de romans de Lucia Etxebarria. Nous avions en permanence du sable dans les chaussures, une Lucky Strike à la main et la route devant nous. Nous étions magnifiques & fragiles & insouciants. Il est arrivé que je m’enquille sept heures de bus pour aller à Barcelone, alors que le concert des Strokes était complet. Si j’avais 70 ans, je pourrais dire quelque chose comme « c’était les plus belles années de ma vie ». Mais je ne suis pas encore fixée sur ce point.

C’est si étrange. Durant tout ce temps, j’ai multiplié les séjours aux Etats-Unis. Et à chaque fois, j’ai pensé percer le truc. Il fallait que je perce le truc. C’est une entreprise qui a débuté il y a des années, et qui ne s’est pas essoufflée depuis. D’abord, il y eut la fascination de la langue. Puis vint celle de la littérature américaine. Mon obsession pour la route n’a bien sûr rien arrangé à l’affaire. J’y ai rencontré un tas de gens, lu un tas de journaux et de livres d’histoire, visité un tas de villes surpeuplées et de villes mortes… je devrais avoir fait le tour de la chose, je suppose. La lassitude aurait du l’emporter. Gagner du terrain, du moins. Mais les subtilités. Quoiqu’il arrive, elles sont toujours là. Chacun voit celles qu’il est prêt à voir, et c’est probablement ce qu’il y a de mieux à faire.

Je n’arriverai peut-être jamais à percer le truc. Tout ce dont je suis sûre, c’est que la vraie Amérique n’existe pas.