Le blog d'Elixie
Elixie Elixie

Le festival country de Mirande ou la revanche du kitsch

18 juillet 2010

Une chaleur écrasante comme la culpabilité d’un huissier sévissait dans la région depuis déjà vingt-quatre heures. « Il fait un froid à vous glacer les os et un vent à vous rendre fou dans le Gers. Et ça, c’est si vous avez de la chance. Parce que vous pourriez bien vous retrouver aussi sous les trombes d’eau.« , nous avait-on prévenus.

Si on écoutait tous les pessimistes météorologiques de ce monde, notre garde-robe ressemblerait à celle d’un nostalgique de l’ex-RDA.

En sortant de la nationale 21 au sud d’Auch, après les champs de tournesols qui jalonnent la route, il suffit de suivre les Harley Davidson pour se rendre à Mirande. Ce village de 4000 habitants paumé derrière les collines gersoises accueille tous les ans 170 000 visiteurs durant quelques jours au mois de juillet. De quoi renflouer les caisses des hôtels de la commune. Le festival country, dont le site internet aurait provoqué l’admiration des meilleurs webmasters de 1996, reçoit aussi des stars de l’Ouest : Patrick Duffy & Larry Hagman de la série télé Dallas, John Schneider – héros de Shérif Fais Moi Peur ! – et cette année Alison Arngrim, alias Nelly Oleson dans La Petite Maison Dans La Prairie. Selon les organisateurs, c’est le plus gros festival du genre en Europe.

Et bon sang, c’est comme si le bluegrass était né ici.

A onze heures du matin, on ne voit guère que les retraités du coin qui sortent leur chien et de la ventrèche qui se prépare dans les poêles à frire. La place du village est investie par les vendeurs de tee-shirts « tête de loup qui renifle le cul d’une licorne sous l’œil avisé d’un Apache » et autres jupes en cuir ras-l’entrejambe. Il y a aussi des dreamcatchers de la taille des Pyrénées. Ma conscience professionnelle me pousse à acheter un bandana et un pistolet pour enfant à un type dont le mullet descend jusqu’en bas des reins. Pour le vrai souvenir, le photographe local propose des portraits à quinze euros avec rifle, Stenson, et bannière étoilée.  Quinze euros, c’est le prix d’un hamburger et d’une Budweiser au « restaurant préféré de Billy Curtis » situé sous une tente près de la scène. C’est un peu cher pour le service, mais le hot-dog est à quatre euros si vous ne demandez pas ce qu’il y a dedans.

A mi-chemin, un vieux bougre nous dépasse, et sur le dossier de sa chaise roulante on peut lire : « A LA RECHERCHE D’UNE FEMME PRÊTE A PARTAGER LA PASSION DU COWBOY ET DE LA COUNTRY MAIS AUSSI LES MOMENTS LES PLUS DURS (MALADIE DES OS DE VERRE : 520 FRACTURES ET 260 OPÉRATIONS) ». Il est plutôt pas mal, la quarantaine, et reluque les pépés en santiags. Derrière moi un mec aux cheveux teints (couleur 550 Acajou) crache un glaviot comme s’il était seul sur sa barque. La fête peut commencer.

La plupart des cowboys ne se provoquent pas en duel, mais se contentent d’une biture bon marché en attendant la compétition de western dance. Des consignes sont données à travers la sono pourrie : ne pas se lever pendant une danse, cocher « oui » ou « non » en face du numéro des équipes participantes... Torse nu sous son veston en cuir, un spectateur s’avance en faisant claquer les éperons de sa botte contre le sol. Ça doit faire une paye qu’il doit carburer à la Heineken, on entendrait presque son foie implorer clémence. Un voisin demande si son cheval est mort. Une femme obèse et rougeaude me somme de me pousser parce que je lui bouche la vue, puis décide de quitter les lieux soixante-dix secondes plus tard. Des gamins en slip retirent leurs santiags avant de monter sur les trampolines.

Vous n’imaginez pas le nombre de clubs de western dance qui se sont créés ces dernières années. Ce truc-là finira par enterrer la danse classique. « Swinging Doors », « Days Go By », « On A Good Night »… Le nom des équipes sont comme des traductions de titres de Dick Rivers. On n’attend pas le résultat, de toute façon tout le monde est gagnant dans ce genre de compétition. Une fois l’animation terminée, des churros brûlants aident à patienter avant le défilé des motos et voitures US. Un groupe reprend tous les standards du rockabilly et le programme indique que le lendemain se tiendra un concours de bûcherons. De quoi vous faire regretter de ne pas dormir au camping ce soir.

Il nous reste en poche une poignée de dollars mirandais, monnaie parallèle à l’effigie de l’invité Hughes Aufray qui s’échangent à l’entrée contre des euros. Et tandis que des femmes en chemises vichy dansent sur l’herbe brûlée, et que Johnny Hallyday est en train de se dorer la pilule à Los Angeles, le groupe entonne Folsom Prison Blues en levant le poing : « Pour Johnny Cash, d’où qu’il nous entende aujourd’hui« .

Je suppose que pas mal de gens diront qu’ils ont survécu au Festival Country de Mirande. Mais pour la plupart, c’est un style de vie, un état d’esprit qui fait basculer la Gascogne dans le vortex du Kentucky le temps d’une semaine.