Depuis quelques temps Nibbler se prend pour un lama black. Un week-end ils ont fait une spéciale Dr Dre sur MTV et à partir de là Nibbler a commencé à vouloir s’acheter tous les baggys de chez Carhatt, à mettre des chaînes en toc qui font bling-bling et à écouter matin, midi et soir du rap et du hip-hop. Quand ça devient un poil trop insupportable (Gettin’ Jiggy With It de Will Smith dans sa piaule à 2h du mat’ par exemple), je n’hésite pas à l’avoir mauvaise :
- Tu peux baisser ta musique steuplé ? Ou l’écouter au casque au moins ?
- Pfff. T’es trop ghetto.
- Kéblo Nibbler. On dit kéblo. Pas ghetto.
- Yo !
Quand on veut casser on a qu’à pas venir du Pérou.
Depuis qu’il a entrepris sa reconversion Nibbler tente de m’initier à sa nouvelle culture :
- On peut écouter Missy Elliott tant qu’on est en voiture ?
- J’aime pas le hip-hop.
- Et Cypress Hill ?
- J’aime pas le hip-hop.
- Ah okay. Du 2pac alors !
- Ah ! Tu vois que le hip-hop peut tuer !
- Pourquoi tu dis ça ?
- Parce que 2pac est mort.
- Non.
- …
- Du Snoop Dogg ?
- J’aime PAS le hip-hop.
- Yo !
Et quand je ne le trouve pas en train d’écouter Skyrock, il gratte ses coucougnettes de lama devant Pimp My Ride :
- Vivement que tu trouves un job toi. Tu fais que glander.
- Ah non. Ce soir je sors avec des potes. Tu veux venir ?
- Ouep ! Ca peut être cool.
- Yo !
On arrive alors à son bar fétiche où ils font une soirée reggae avec des statues de Bob Marley, des verres Bob Marley, des dessous de verre Bob Marley, des confettis rouges jaunes et verts et une affiche de Bob en train de se fumer un énorme spliff sur la porte des toilettes. Le genre de remède idéal quand on a la gastro. Assis sur les canapés au fond, je vois Poulpy, le copain de Nibbler rencontré au service de l’immigration, quelques autres lamas et Ignacio, son pote pingouin fan de Laurent Garnier, fervent croyant de la réapparition des séries AB Productions et totalement parano.
- Yo Nib’ !
- Yo Nib’ ! répond Nibbler.
Je me penche discrètement vers lui alors qu’il me tend sa bière et je lui demande :
- Pourquoi tu l’appelles Nib’ ?
- Parce que c’est comme ça qu’on s’appelle tous dans le quartier. C’est un signe de reconnaissance, tu vois ?
- Ah bon. Tu crois pas qu’ils t’appellent Nib’ parce que c’est la contraction de Nibbler plutôt ?
Il m’observe de ses grands yeux perplexes.
- Comme un surnom… un truc affectueux…
Je sens dans son regard qu’il vient de piger toute la subtilité de Nib’. Mais ça ne l’empêche pas de me sortir :
- Pff. Trop pas.
- Hey les gars, vous voulez pas signer ma pétition pour le retour des séries d’AB Productions ? Je vais l’envoyer à TF1 et tout ! J’vais le faire, je vous jure ! Ils pourront essayer de me mettre des bâtons dans les roues autant de fois qu’ils ne voudront, rien ne m’arrêtera !
- Qu’est-ce qu’il a Ignacio ? je fais à Nibbler
- Il a pris un irish coffee.
- AHHAHAHAHHAHAHHAHAHHAH.
- Il devrait peut-être arrêter non ?
- Ou bien arrêter de collectionner des cassettes vidéos de Premiers Baisers. Ca ne peut que rendre dingue.
- AHAHHAHAHHAHHAHAHHAHAH.
En rentrant de cette soirée, Nibbler avait décidé qu’il se laisserait pousser les dreads.
Un péruvien avec des dreads, c’est un peu comme une chinoise avec un boubou, mais pourquoi pas, vive la mixité des genres je me dis. Sauf qu’en l’espace de quelques temps, Nibbler devint vraiment bon en culture hip-hop, se tapa tous les concerts du genre, acheta tous les cds de Public Enemy et posait avec une casquette devant son miroir. Et ce qui devait arriver arriva : il décida de devenir chanteur de hip-hop. Depuis, il s’entraine tous les jours.
- ES EL FUEGO EN LA CALLE ! ES EL FUEGO EN TU CALLE ! SODOMIZACION POR EL CULO DE LA POLICIAAA, QUE NO HACE NADAAA.
Même si je comprends pas toutes les paroles, je dois avouer qu’il est pas mauvais. Il a le rythme et tout.
- TE VOY A COMER EL COÑO ! COÑO COÑO GUAPO ! QUE SI SOY UN SALIDOOOO !
Bon bien sûr, on sait que les lamas verts sont pas super admis par le milieu, mais Eminem y est bien arrivé lui. C’est pas une communauté complètement fermée non plus, et je sais que Nibbler saura se faire respecter. A vrai dire, je commence vraiment à croire en son potentiel hip-hopien.
Puis comme tout grand artiste, le destin pris sa revanche.
Un soir je rentre de la fac, et je l’entends pleurer comme un petit lama dans le noir. Alors évidemment je me précipite, je me dis qu’il s’est encore crâmé la queue sur la plaque chauffante, qu’il a encore bouffé des tablettes Skip machine, quelque chose quoi. Et là, dans la salle de bains, je le vois gîsant comme s’il se préparait à se faire écarteler, les yeux bouffis de larmes en plus.
- Mais Nibbler, qu’est-ce qui se passe ?
- Mon microoo…
- Quoi ton micro ?
- Je peux pas le tenir avec mes saboooots…
- Mais si, on va coller du scotch autour !
- Eh oh, on est pas au karaoké ! Dans ce milieu si tu chantes avec du scotch sur le sabot, t’es grillé à vie !
Ce fut comme ça que Nibbler renonça au hip-hop.
Le peu de fois où Nibbler a raison, mieux vaut l’admettre.