Post Modern Boys
Ce n’était pas une nuit comme les autres.
Je suis d’accord pour dire que les jours ne se ressemblent pas. Le ciel peut être gris, lumineux, menaçant, terne, avec une faible lueur ou degradé avec tout un tas de couleurs. Mais la nuit, c’est uniforme. Noir ou Bleu foncé, et on en parle plus. A part la forme de la lune et la température de l’air, vous voyez des différences vous ? C’est comme si ça n’avait aucune importance, juste parce que tout le monde dort.
Ce n’était pourtant pas une nuit comme les autres.
Je regardai les étoiles, en essayant d’y décrypter un message subliminal ou je ne sais quoi qui pourrait me rassurer. La nuit, c’est uniforme, alors que ça devrait être rassurant. Quand rien n’est changeant, c’est censé être rassurant. Parfois quand j’angoisse, je me glisse dans mon lit, je me roule en boule ou je regarde le plafond bien vide et j’écoute le silence. C’est là que rien ne bouge. J’arrête d’avoir des fourmis qui courent le long de la peau de mon crâne. Les os de mes extrémités se décrispent. Le sang arrête d’affluer vers le centre de la terre, saloperie de gravité.
Toujours est-il que ce n’était pas une nuit comme les autres.
Je n’étais ni rassuré, ni angoissé. Un peu excité comme un gosse qui n’arrive pas à dormir la veille du voyage scolaire. J’étais chez Lucie, à siroter du rhum plutôt corsé, et j’attendais que l’effet du LSD s’estompe, qu’il dégage de mes connexions nerveuses. Parce que là, tout ce que je pouvais faire, c’était rire bêtement et avoir le cerveau bouffé par des idées qui se succédaient assez vite pour me donner le tournis. Lucie avait la bretelle de son débardeur qui n’arrêtait pas de tomber le long de son épaule, et je n’arrêtais pas de me dire ‘ne regarde pas ça, ne regarde pas ça’, parce que franchement ça me filait encore plus le tournis et j’avais du mal à le cacher.
Vous savez, j’essaye vraiment de croire à l’amitié fille-garçon.
Et une bretelle peut foutre en l’air cette croyance. C’est gênant, comme situation.
Quand j’étais petit, j’essayais vraiment de croire que mes parents s’aimaient. La foi, ça s’entretient. Par exemple on se met un coussin sur les oreilles quand ça hurle un peu trop dans la pièce d’à côté. On parle beaucoup à table quand il n’y a pas de conversation. On prétend ne faire que des rêves. Parce que si on avait des cauchemars, on irait dans la chambre de ses parents pour se rassurer, et il faudrait se rendre compte qu’ils ne dorment plus ensemble. Et puis un jour votre mère écrase votre père en faisant une marche arrière, et tout le monde y croit, à ce foutu accident, et à sa foutue peine. Quelle mort bête, tout le monde dit. Qu’est-ce que ça veut dire, une ‘mort bête’ ? Ca veut dire qu’il existe des morts intelligentes ? Vous, vous êtes là. Vous savez.
Savoir c’est moche.
Y’en a qui ne s’en remettent jamais.
C’était une nuit pas comme les autres.
Vous allez pas me croire. Je le sais parce que Lucie ne m’a pas cru, et plus naive tu meurs. Mais j’ai vu les marques qu’un avion faisait dans le ciel. De jolies traces roses à mille pieds au-dessus de nous. Lucie a dit ‘t’es qu’un idiot défoncé, il est 3h du matin’. Alors je me suis dit que je devais effectivement être un idiot défoncé. Parfois quand les gens vous disent des choses, vous croyez qu’ils ont raison, et vous vous posez tout un tas de questions un peu pénibles. Le principal c’est que je l’ai vu. Peu importe si c’était à cause de ma connerie ou de la drogue. C’était là et c’était beau et j’emmerdais Lucie.
On a continué à déambuler dans la chaleur de la ville, à trainer nos chaussures dans les petites ruelles sombres pour observer les gens à travers leurs fenêtres. A un moment, on a cru voir un couple faire l’amour. Quand nos yeux se sont habitués à l’obscurité de la pièce, on s’est aperçu que c’était juste un chien remuant la queue sur le lit de son maitre. C’était décevant et rassurant à la fois. Ca m’aurait gêné d’assister à une scène de sexe juste à côté de la bretelle de Lucie.
Quand on a fait le tour de toutes les petites ruelles sombres, on s’est dit qu’on était un peu fatigué. Le marché était en train de se monter, mais on avait pas d’argent sur nous. Pour chaparder un sachet de pommes granny à notre âge, faut être idiot ou défoncé. Ou affamé et filou. On s’est posé à l’arrêt de bus, pour prendre le premier qui passerait, celui qui ne sent pas encore la vieille sueur et l’habit sale.
On s’est faufilé au fond du bus. En me retournant machinalement, je vis une femme me regarder. Elle ne me regardait pas d’un air perdu. Elle ne me regardait pas pour juger mes vêtements. Ni ma tête. Il n’y avait aucun -vraiment aucun- jugement dans ses yeux, et pourtant elle m’observait avec un micro-sourire au coin des lèvres. Et je sais que vous n’allez pas me croire, parce que je n’arrive pas y croire moi-même. Mais ses yeux disaient à quel point j’avais l’air d’être quelqu’un de chouette.
Quelqu’un avec qui on a envie de passer une nuit pas comme les autres.







